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Les critiques sont-ils déconnectés de la réalité du marché ?

Sur le sujet des ventes en Primeur, en 2007, les critiques ont été pour le moins acerbes. Pour n’en citer qu’un, ou plutôt “une”, il était même à souhaiter que le millésime 2006 ne soit pas un succès pour montrer aux Bordelais les déficiences de ce système. Sur la question en elle-même, sur la légitimité des primeurs, il peut y avoir débat. Mais ce sont les arguments soulevés, tous plus irrationnels les uns que les autres, qui m’intriguent.

Premier point : le système des primeurs est critiqué pour le millésime 2006, très fortement.
Mais il est encensé quand on parle du millésime 2005… Si on essaie d’y voir plus clair, on s’aperçoit que la personne nous parle des prix injustifiés sur le 2006. Mais s’ils sont si hauts, c’est qu’il y a des gens prêts à payer si cher, point. C’est une des premières lois économiques. La demande fait que le prix est ce qu’il est. Qu’il corresponde à la qualité ou non.

La loi de l’offre et de la demande appliquée aux primeurs

Car les critiques semblent croire que le prix d’un vin dépend uniquement de sa qualité. Faux. Il y a du marketing, de l’image (l’écart de qualité entre un Pétrus et un autre vin ne justifie pas l’écart de prix qu’il y a), de la rareté, et il y a… les guides. Le Clos des Papes 2005 était en vente bien avant le classement Decanter, mais, dès la publication de ce classement, les prix ont grimpé en flèche. L’offre, et la demande, et les facteurs qui influencent la demande, simplement.

Deuxième point : la demande des nouveaux entrants, des nouveaux acheteurs.
Les Châteaux comptent, apparemment, sur les ventes auprès d’acheteurs venus de pays tels que la Russie, ou l’Asie de l’Est. Mais ces acheteurs, novices dans le monde du vin, préfèrent acheter des bouteilles physiques (lors d’achats plutôt “impulsifs”), donc n’achèteront pas de primeurs, d’où les difficultés que rencontreront les Châteaux pour vendre leurs primeurs.

Il me semble que c’est un faux argument, car s’ils achètent impulsivement, ils préfèreront aussi sans doute acheter des vins à boire tout de suite. Le problème n’est donc pas dans la vente de primeurs, mais dans la vente de millésimes jeunes tout court. D’ailleurs, pourquoi les Châteaux n’attendraient-ils pas la maturité, l’apogée de leurs vins pour les commercialiser ? D’autant que leurs caves sont sûrement bien mieux aménagées pour garantir une conservation de qualité des vins. Elles sont peut-être trop petites, par contre…

Troisième point : ce n’est pas au consommateur mais aux banques de financer les domaines.
Certes. Cependant, bien souvent, la personne qui achète en primeur fait une bien meilleure affaire, tant le prix de la bouteille monte au fil des mois, entre la session primeurs de juin et la mise en vente effective plusieurs mois plus tard. Les “intérêts” sont bien plus grands (voir notre article sur le mécanisme financier qui sous-tend ce système).

D’autre part, tant que les vignerons voudront du cash immédiat (au risque d’en avoir moins tout de suite qu’ils en pourraient en avoir plus tard : ils paient-là leurs intérêts) ; et tant que des acheteurs seront prêts à payer ce prix, cette attente, prendre ce risque, et les financer, pour avoir ces chères (dans les deux sens du terme) bouteilles, il y aura toujours des primeurs !

Enfin, quant au risque encouru vis-à-vis de la variation de qualité lors de la fin de la vinification, c’est une question de confiance en un domaine. Puis, en toute honnêteté, quel domaine veut voir son vin ruiné lors de la dernière phase de la vinification, sa réputation détruite sur le coup, et prendre ainsi le risque de soufrir financièrement l’année suivante ? Ce n’est en aucun cas dans ses intérêts. Et s’il est difficile de faire confiance à une personne, on peut bien plus facilement faire confiance à sa volonté d’oeuvrer pour ses propres intérêts…

Quand Jean-Claude Berrouet, ex-vinificateur de Château Pétrus, parle de la mauvaise influence de ces ventes sur les vins, car les domaines, en faisant le vin, pensent qu’ils devront avant tout plaire aux critiques lors de la dégustation en primeur, et donc n’ont pas en tête la seule qualité à terme de leurs vins, là, en revanche, il y a matière à critiquer les primeurs. Quand il surenchérit en disant que, à partir du moment où le vin devient un objet financier, ce n’est plus vraiment un vin, ça se discute, mais ses arguments sont tout à fait compréhensibles.

Décidément, peu importe l’avis des critiques, le vin reste un marché bien étrange pour un économiste…

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3 commentaires pour “Les critiques sont-ils déconnectés de la réalité du marché ?”

  1. Antoine dit :

    Pour ce qui est de la vente de vins prêts boire (donc conservés au domaine en attendant d’être prêts à boire)… c’est effectivement une idée. D’ailleurs, je ne serai pas surpris que certains producteurs fassent une sorte d’auto-spéculation sur leurs vins.

    Au fait, Defaix (Les Chablis), c’est pas ce qu’il a fait (ne vendre ses vins que prêts à boire, pas spéculer vu que ses prix restent abordables à mon sens)?

  2. Baraou dit :

    La vente de vins en primeur aux particulier est un non-sens économique (et fiscal) et particulièrement irrespectueuse du consommateur. Vendre un produit “sur plans” peut se comprendre dans l’immobilier afin de financer et de personnaliser le bien, mais pour un produit alimentaire ?
    Ce mécanisme était réservé aux professionnels et pouvait se comprendre mais aujourd’hui il est basé (en grande partie) sur un bénéfice spéculatif (imaginaire) pour des particuliers.
    C’est un business perdant-perdant pourtant quasi-incontournable.
    Une étude complète existe-t-elle ? HEC ?

  3. Julien dit :

    Ca fait bien longtemps que le vin n’est plus un produit “alimentaire”…
    Aucune étude à ce jour! Mais ce serait intéressant. (bien que le fait qu’aucune étude n’existe à ce jour soit aussi intéressant à vrai dire).

    Après tout, l’arrivée de financiers (LVMH) augure une grande rationalisation dans ce marché et nous pourrons sans doute voir les modèles classiques de l’analyse financière être appliqués et de fait, par une sorte d’anticipation auto-réalisatrice, s’appliquer.

    Ahh… si j’avais le temps…

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