Le Champagne est-il inégalable ?
C’est la réflexion qui m’est venue après avoir lu quelques articles sur une dégustation “vins effervescents anglais versus Champagne“, organisée par le magazine Decanter. Le principe était de mesurer la qualité des vins pétillants anglais, qui connaissent actuellement un certain essor, en prenant comme mètre-étalon les vins de Champagne. Ce que l’histoire ne dit pas, c’est “lesquels ?”, car on sait bien que la qualité est souvent inégale dans cette région. Mais là n’est pas la question.
Justement, le fait de ne pas mentionner leur nom pourrait vouloir dire que n’importe quel Champagne sert de référence en termes de qualité, dans le rayon “vins effervescents”. Mais pourquoi ? Pourquoi le Champagne et pas un cava ? Ou un Moscato d’Asti ? Ne serait-ce pas un signe supplémentaire de la suprématie française en matière de vins ?

“Le Champagne : c’est lui le meilleur”
Je veux dire : le fait que nous imposions, de manière volontaire ou non (au vu des campagnes publicitaires des maisons de Champagne, j’aurais tendance à y voir une certaine volonté, ou une volonté certaine), nos vins comme étant La Qualité (L majuscule et Q majuscule s’il-vous-plaît), ne prouve-t-il pas que, déjà, nous sommes en mesure d’imposer cette idée ? Si on suit cette logique, en effet, soit nous sommes indubitablement les meilleurs producteurs au monde, toutes catégories confondues. Soit nous sommes les plus influents, ce qui est sûrement lié, de près ou de loin, à la qualité de notre production, qui a fait de nous des experts incontestés en la matière.
Il apparaît donc que, catégorie “vins effervescents”, le Champagne soit LA référence, le leader du marché, qui l’emporte face à ses concurrents étrangers, qui ne seraient que de pâles et vulgaires copies (enfin, dites à un Catalan que le Cava n’est qu’une pâle et vulgaire copie du Champagne, vous risquez de ne pas être déçu).
Au sein du vignoble Français, ça semble être la même chose, quoi qu’en diront les vignerons des autres régions viticoles de l’Hexagone (et de Corse, et d’Outre-Mer). D’un point de vue strictement factuel, le Champagne est le vin qui se vend et s’exporte le mieux, loin devant les autres appellations françaises. Lors d’une fête, une cérémonie, pour célébrer un événement, c’est aussi au Champagne que l’on pense, la plupart du temps (ceux qui me diront le contraire sont de très fins connaisseurs, mais reconnaîtront, je pense, que le Champagne est associé à la fête, à l’exceptionnel).
Alors, qu’est-ce que le Champagne ?
Je ne vous expliquerai pas ce vin, d’autres sont là pour ça. Mais qu’est-ce qui fait que cette boisson, et pas une autre, a une telle image, une telle notoriété ? Le protectionnisme, même s’il joue un rôle (en interdisant au reste du monde d’appeler une boisson “champagne”, sous peine de détruire tout stock atterrissant sur le territoire européen), n’est pas le principal. Il est garant de l’exclusivité, qui fait la rareté, qui fait la cherté, le luxe. Mais il y a autre chose.
Le produit en lui-même ? Pourquoi pas. Les bulles, le côté spectaculaire de l’ouverture, autant de choses qui sont synonymes d’un certain raffinement. Le goût, souvent délicat, qui vient nous chatouiller agréablement le palais. La qualité, la finesse exceptionnelle des “cuvées spéciales”, de ces grandes bouteilles.
L’Histoire ? Rappelons une phrase, attribuée à Napoléon, reprise par Winston Churchill en ces termes : “Le Champagne est obligatoire en cas de victoire, et nécessaire en cas de défaite”. Citons aussi le fameux Cristal, de Roederer, dont le mythe remonte à 1876, à des bouteilles en cristal faites pour le Tsar Alexandre II, contenant une cuvée spéciale faite à partir des meilleurs crus de la maison.
Le marketing ? Eh oui, ensuite, il y a eu le marketing. Même si la cuvée Cristal est déjà, par son existence, du marketing : matériau de luxe, meilleurs crus, clientèle prestigieuse… Les grandes maisons s’attachent à développer une certaine image de leur produit, avec souvent deux voire trois gammes : la classique, pour tout le monde lors des fêtes et festins ; les cuvées spéciales, la crème de la crème, le luxe, la qualité à prix d’or, symbole de prestige ; les “nouveautés” avec des emballages spéciaux, pour une cible plus jeune, comme les bouteilles de 20 cl, dans un joli coffret, à boire à la paille.
Alors, je dirais que le produit s’est imposé dans le temps, et que sa renommée actuelle est due à ces trois facteurs, qui s’imbriquent étroitement les uns dans les autres, le marketing s’appuyant sur l’Histoire, pour former un discours qui ne tiendrait pas debout sans une qualité certaine, sachant que le marketing est en général concentré sur les produits les plus qualitatifs.
Ainsi, si le Champagne n’est pas inégalable, il l’est devenu. Et ça, ça se célèbre. Allez, Champagne !
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