Il est des domaines, où les visages sont bien plus bavards et plus riches d'enseignements que de longs discours.
Si jamais vous avez la chance, que ces hommes, discrets et bien souvent taciturnes, se livrent et vous content leur travail, alors c'est un profond univers qui s'éclaire délicatement.
Le Domaine de la Romanée-Conti fait parti de ces endroits magiques où vous sentez le souffle de l'harmonie vous envahir. C'est une quête de l'équilibre, de l'origine du monde. Chacun des éléments trouve ici sa place. La terre, l'eau, l'air et le soleil s'unissent en parfaite symétrie, sous le regard protecteur de l'homme, pour donner un vin en tout point sublime.
C'est ainsi, que le fascinant mystère de la vie est emprisonné dans chaque bouteille, pour renaître à nouveau en jouant sa symphonie sur les gammes aromatique des végétaux (la terre), des minéraux (l'eau), des fleurs (l'air), et des fruits (soleil).

Il y a quelques mois nous avons eu le rare privilège de franchir les grilles du Domaine de la Romanée-Conti grâce à la patience et à l'obstination de Franck Thomas.
Le jour J, le petit groupe marche fébrilement, en passant devant l'ancien vendangeoir des moines de Saint Vivant de Vergy, témoin de l'histoire. Puis, nous entrons dans la rue Derrière le Four de Vosne-Romanée. Les simples initiales "R.C." indiquent que nous sommes devant le Domaine mythique de la Romanée Conti.
De l'autre côté de la grille l'atmosphère est silencieuse et calme, presque monacale. La sobriété du bâtiment est frappante. Nous sommes bien loin des grands châteaux ou des demeures fastueuses.
Jean-Charles Cuvelier, le directeur commercial, nous accueille et nous conduit dans les vignes.
Il nous narre l'histoire du domaine et nous initie à la valeur d'un terroir, et à ses vertus. Ici, la terre donne des vins si différents et pourtant les raisins se touchent presque. Une légère pluie douce et monotone complète ce discours.
L'Histoire d'un domaine bâti par des moines
Nous apprenons que les moines ont entrepris de mettre en valeur ces terroirs, il y a environ 1 000 ans. Créée au XVe siècle par les moines de Saint-Vivant, la parcelle n'a jamais été modifiée depuis. Son nom vient du prince Louis François de Bourbon-Conti qui l'acheta en 1760. A chaque transaction, cette vigne se négociait 5 à 6 fois plus cher que tous les autres crus bourguignons éminents. Son train de vie grandiose justifia peut-être à ses yeux de payer cette vigne dix fois plus cher que les meilleurs crus voisins. Une légende raconte également que Madame de Pompadour convoitait la Romanée. Son inimitié reconnue envers le Prince l'aurait forcé à cacher son identité et à monter très haut le prix pour parvenir à ses fins.
La Romanée Conti fut la dernière parcelle de vigne en Bourgogne à résister au phylloxéra, mais, pendant la seconde guerre mondiale, le manque de sulfure de carbone entraîna sa destruction dès 1945. Pendant cinq ans, de 1946 à 1951, aucun millésime ne fut produit. En 1952, le domaine accepte que les jeunes vignes replantées produisent enfin un nouveau millésime.
Aujourd’hui, chaque bouteille de Romanée-Conti porte la double signature d’Aubert de Villaine et d'Henry-Frédéric Roch. Aubert de Villaine a dernièrement présenté son successeur à la tête du domaine. Ce sera son neveu Bertrand de villaine, jusqu'à présent à la tête de plusieurs magasins d'optique et qui en parallèle, a rejoint l'équipe, depuis plusieurs années.
La découverte de la cave et des chais

C'est ensuite Bernard Noblet, le maître de chai, qui nous ouvre les portes de la cuverie.
Franck Thomas nous prévient de ne surtout pas dire de bêtise, car l'homme a pour réputation de ne pas s'ennuyer avec les règles de bienséance. Nous jurons donc de ne pas prendre la parole.
Monsieur Noblet commence à nous expliquer les méthodes de vinification du domaine, la culture ancestrale de la biodynamie, le respect du terroir et de son expression, tout le travail à la vigne pour avoir de beaux raisins sains et la volonté d'être le moins interventionniste possible ensuite, à la cave lors de sa transformation en vin.
Le discours est passionnant, mais, son visage est fermé, sa carrure est imposante et il récite son discours ; c'est clair nous l'ennuyons. Il nous parle des raisins qui arrivent en grappes entières et qui sont donc pour les grands crus, pressés avec leur rafle.
A cet instant, l'un d'entre nous ose prendre le risque de poser une question, cet élément est trop important pour comprendre le travail du domaine : « qu'attendez-vous de la raffle ? »
Ses yeux s'éclairent, il prend le temps de nous regarder et c'est avec une douceur et une joie infinie qu'il nous répond. La rafle est le drain du vin. Elle représente le lien entre le solide et le liquide. Mais, pour cela, il faut que la rafle infuse dans le moût de raisin. Elle ne doit pas être triturée, ni agressée, sinon le vin sera acerbe. La macération doit être lente et douce.
Alors, à cette condition elle apportera non seulement une gamme aromatique plus complexe (parfums de fleur et de végétal) mais également plus de fraîcheur au vin. Elle permettra aussi, d'avoir plus de tanins et donc d'amplifier le potentiel de garde du vin.
Ainsi, le vin bénéficie d'un drainage naturel. Mais, il faut que le jus des raisins présente une concentration importante et que la rafle soit bien mûre pour supporter un tel ajout, sinon le vin sera encore une fois râpeux et vert et dilué, puisque la rafle est composée à 80% d'eau.
La suite de la visite se déroule dans la bonne humeur et je crois même que chacun est pleinement heureux. Nous apprenons encore des quantités de choses.

Le moment de la dégustation des vins de 2008
Puis, arrive le moment de la dégustation des 2008. L'année a été pluvieuse et le millésime a été sauvé par le vent du Nord qui a soufflé 15 jours avant la récolte. La production a été divisée de moitié. Il n'y aura que 3000 bouteilles.
Les vins sont malheureusement en pleine fermentation malolactique. Cependant, ils sont incroyablement bons! Ces vins ne sont pas finis, ils ne devraient donc pas avoir intégré les arômes de bois du fût, et pourtant, si, ils sont merveilleux...
Quelle incroyable sensibilité doivent avoir ces hommes pour engendrer de pareils vins.
ECHEZAUX : Finesse, élégance, féminité, fruit et concentration.
GRAND ECHEZAUX : Note de géranium, plus de puissance, plus de fruit (on ressent le sol plus argileux).
ROMANEE SAINT VIVANT : C'est un jardin d'éden, tout en dentelle avec beaucoup de profondeur et de fraicheur, les tanins sont resserrés en finale.
RICHEBOURG : le sol calcaire donne au vin plus de maturité et plus de puissance, le vin est légèrement plus lourd.
TACHE : Sur cette parcelle, le calcaire se mêle au fer, le vin est donc assez carré, structuré, un peu dur, les fruits sont bien mûrs et la rafle lui a conféré la douceur et la fraicheur des épices.
ROMANEE CONTI : Aérienne, discrète, extrêmement florale, rose, violette, pivoine. En bouche, elle se livre, réglissée, tellement soyeuse, et du fruit...la finale est très épicée.

Après une telle dégustation, si le millésime n'est pas grand, je n'ose imaginer 2009 ; qui sera certainement un très grand millésime , avec en plus des quantités au rendez-vous.
C'est enfin le moment de se quitter, il faut reprendre la route. Lorsque nous passons les grilles du domaine, un frisson nous traverse, nous savons que nous avons vécu un moment d'exception et de partage où tout était là.